L’amour du semblable – Quelle voie pour les homosexuels, entre libertarisme, abstinence et spiritualité ?

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Pourquoi les autorités, en particulier les autorités religieuses ont-elles souvent tendance à vouloir réprimer l’homosexualité et imposer l’abstinence aux homosexuels, notamment masculins ?

A un premier niveau d’analyse on pourrait penser que c’est essentiellement pour des raisons morales. L’homosexualité étant considérée à tort ou à raison comme un péché, voire comme une « abomination » selon l’interprétation classique que semble en livrer le Lévitique, les homosexuels, faute d’être capable d’amender leur nature, devraient au moins renoncer à toute pratique sexuelle afin de se prémunir de tout péché charnel et de ne pas risquer d’offenser Dieu. C’est ce que prônent le catéchisme catholique et le dogme protestant réformé.

A un second niveau d’analyse, davantage spirituel, du moins pour ce concerne le christianisme très marqué par la doctrine paulinienne à propos la chair et de l’esprit, on pourrait affirmer que ce qui relève de la chair tend sinon à nous avilir du moins à nous retenir prisonniers de la matière, dolente et périssable. Ce qui relève de l’esprit doit être en revanche recherché en priorité : « Aspirez aux dons spirituels » (1 Corinthiens 12:31).

Toutes les traditions religieuses de l’humanité ou presque tendent à mettre l’accent sur le spirituel au détriment du charnel, ou tout au moins du matériel. Notre vocation, notre destin d’êtres incarnés est de revenir à la lumière et au monde spirituel d’où nous fûmes sortis, « déchus » selon le mythe de la Genèse, et qui est notre véritable nature. Tout attachement excessif aux plaisirs de la chair, toute compromission avec les soucis et les délices corporels sont donc à bannir scrupuleusement de la conduite de l’homme pieux.

Cela tombe sous le sens : plus on s’attache au corps et au matériel, moins on a de chance une fois quitté ce corps d’être en mesure de s’élever vers les sphères plus subtiles du Réel, de réaliser pleinement sa part spirituelle et de s’unir au Divin qui est Esprit. Notre corps a ses exigences et des besoins qu’il convient de respecter, mais sans les transformer en devoir ou en esclavage. L’ascèse n’est sans doute pas le meilleur moyen de se détacher des contraintes du corps et de l’attachement au plaisir charnel. A l’inverse une trop grande complaisance à l’égard de ceux-ci risque de ruiner tout effort pour parvenir à un accomplissement spirituel.

Donc gardons-nous de la luxure, d’un avachissement coupable et délétère dans les voluptés de l’alcôve et plus encore de la débauche comme de l’ivrognerie.

Mais alors pourquoi ce principe ne devrait s’appliquer qu’aux seuls homosexuels ? Pourquoi les hétérosexuels, mariés pour le moins, auraient-ils toute licence à batifoler sous la couette alors que les homosexuels seraient interdits de galipette ?

Sans doute parce qu’en copulant généreusement les hétérosexuels font des petits, remplissent la terre et accomplissent ainsi selon la Bible une mitsva, une « bonne action » aux yeux du Créateur.

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Vraiment ?

Pour justifier ce postulat, beaucoup de prêtres et de pasteurs nous rabâchent encore le fameux verset de la Genèse : « Soyez féconds, croissez et multipliez, emplissez la terre et soumettez-la. » (Genèse 1:28).

Le moins que l’on puisse dire c’est qu’à l’heure actuelle ce commandement est accompli jusqu’à l’overdose ! La terre est surpeuplée, les ressources essentielles comme l’eau ou la nourriture manquent déjà pour satisfaire les besoins élémentaires de toute l’humanité, les guerres se multiplient pour s’assurer l’accès à l’eau et des financiers sans scrupule spéculent sur le cours des matières premières alimentaires. Des millions d’enfants de par le monde vivent dans la plus extrême pauvreté, sont abandonnés à leur sort dès le plus jeune âge par des parents impuissants à les nourrir, quand ils ne sont pas forcés de travailler une fois sortis du berceau pour nourrir la famille. Signe du dysfonctionnement d’un monde fou ou accomplissement de la Parole selon un modèle insensé ?

Alors, faut-il continuer à copuler pour engendrer ? Est-ce vraiment le but ultime de l’homme que de se « reproduire » à l’infini ?

Pas si sûr.

Il fut un temps pas si éloigné où les célibataires avaient une place particulière et un rôle éminent dans les sociétés traditionnelles. Où ils n’étaient pas comme aujourd’hui condamnés à la solitude, à la déprime, au speed dating pour trouver chaussure à leur pied, voire sujets à l’opprobre, montrés du doigt comme des symptômes d’un manquement coupable à l’impératif universel de parachever son bonheur individuel et narcissique. en choisissant un partenaire idoine.

Pourtant. Combien d’hommes et de femmes célibataires consacrent leur vie à leur prochain. A l’éducation des enfants, à des tâches d’intérêt général, à des fonctions d’utilité sociale que ne sauraient entreprendre la plupart de leurs congénères trop préoccupés par leur famille, leur réussite conjugale, l’avenir de leur progéniture et le maintien d’un équilibre de vie familiale dans un monde où les tentations centrifuges conduisent à l’éparpillement !

C’est là que la question des homosexuels se pose avec davantage de pertinence. Car avant que les psychiatres n’inventent cette catégorie maladroite qu’on nomme « l’homosexualité » et que les discours ne forgent une nouvelle identité à partir de la simple attirance ou pratique sexuelle, réelle ou supposée, les personnes attirées par le même sexe jouissaient d’un statut privilégié dont on néglige hélas toute la richesse et la pertinence.

Si la « sodomie » était fustigée par les clercs catholiques comme un désordre contraire à « l’Ordre de la Nature » reflet de l’Ordre divin, et si les catégories sociales les plus populaires étaient soumises à l’impératif de se soustraire à toute forme de débauche, si certaines époques on a aussi pourchassé, criminalisé et même parfois brûlé des « sodomites » sur des bûchers, l’élite jouissait du privilège de pouvoir se consacrer sans fard ni pudeur à ce que le Grand Siècle nommait « le beau vice ». Princes et puissants pouvaient s’afficher avec leurs mignons ou leur « ami » sans que personne n’y trouve à redire. Sous Louis XIV on pouvait paraître à la Cour fardé, pommadé et emplumé comme une marquise sans que cela ne suscite des cris d’orfraie. Au contraire : les princes de Conti, de Condé, Monsieur, frère du roi étaient des homosexuels assumés et respectés.

mignonSous Henri III il était de bon goût de mettre en valeur la beauté, le courage et la virilité de ceux que la farce bouffonne des chansonniers a bêtement caricaturé comme des folles tordues : les « mignons ».

Et si l’on remonte au Moyen-Âge la chevalerie et la féodalité étaient fondées sur des amitiés électives, très affectives, charnelles autant qu’indéfectibles entre des preux chevaliers. Il était alors d’usage courant de se choisir un « ami », un « frère » qu’on aimait par-dessus tout, avec lequel on partageait sa couche. Avec qui l’on partait guerroyer aux confins du royaume. Pour l’honneur, pour la Patrie, pour le Roi et pour Dieu. Mais aussi afin de témoigner de la vigueur de son amour envers son ami ou son suzerain.

amour-courtoisLes chevaliers et les rois couchaient allègrement ensemble. La bisexualité était alors la norme, bien avant que cette catégorie ne fut inventée. Car chacun avait aussi sa « Dame », sa promise.

La femme était alors idéalisée, entourée de fleurs et de licornes, retirée dans un donjon dans l’attente du retour de son preux chevalier.

On exaltait sa propre bravoure dans des joutes épiques et viriles pour gagner le cœur de l’élue en prouvant sa vaillance, son honneur et sa vertu.

La femme était même conçue comme un « pont » vers le Divin, un parangon de l’idéal de pureté et de perfection que l’homme était invité à rejoindre. L’amour courtois était célébré par les troubadours autant que l’amour des hommes par la chanson de geste.

précieuxA l’âge classique les femmes on a inventé la Carte du tendre pour soumettre les mâles un peu trop entreprenants à un parcours labyrinthique afin de parvenir à leurs fins et conquérir leurs suffrages.

Il fallait même afficher un look très « queer » pour plaire à ces précieuses coquettes et cultivées. Se poudrer le nez, se maquiller, se couvrir de riches et fines étoffes, choisir le pourpoint le plus extravagant et le plus somptueux pour témoigner de son rang.

La préciosité a ainsi transformé des nobliaux mal embouchés en pastiches de gonzesses. La farce est a exalté le ridicule. Et Molière en a fait l’apothéose du comique dans Les Précieuses ridicules. Ce qui amusait beaucoup le roi, trop content de jouir du privilège de dicter l’étiquette et de se soustraire au moralisme par trop austère des jansénistes.

Favoris et favorites tenaient le haut du pavé. Et jouissaient d’un statut social et politique fort jalousé. Le sexe bien mis était la marque du bon goût et l’une des subtilités de « l’esprit françois ». La beauté masculine autant que féminine étaient exaltées.

Aucun n’aurait songé à fustiger une « nature homosexuelle » dont le concept était parfaitement étranger à ces gens de cour. Et la morgue sinistre des dévots étaient l’objet de railleries et d’un constant dénigrement, mis en scène et officialisé par les artistes de la Cour.

Une autre réalité moins connue est celle des ecclésiastiques. Au Moyen-âge bon nombre d’évêques et d’abbés nourrissaient une correspondance enflammée avec leur « ami ». Les amitiés électives faisaient alors partie d’un système de valeurs où le sexe n’était pas une synecdoque bavarde et obsessionnelle comme aujourd’hui. Il faisait partie d’un tout. On « aimait » de tout son être, corps, âme et esprit. Et les affinités homosexuelles étaient alors la marque la plus subtile du dévouement envers l’être aimé. Et une préfiguration sinon un modèle de l’amour du Christ pour ses disciples.

L’invention de l’homosexualité au XIXe siècle a malheureusement bouleversé les repères et anéanti cette sagesse. En reléguant les amours masculines dans les prisons honteuses de la pathologie psychique. Et créé une identité totalement factice et culpabilisante. On s’est mis à traquer le vice, à chercher par tous les moyens scientifiques à réformer ces anormaux, à coup de cures psychanalytiques, d’aveux sur le divan, de traitements barbares et d’électrochocs. On a même traqué dans les éprouvettes le « gêne de l’homosexualité », à des fins d’éradication grâce au progrès supposé de la génétique. Au nom du Progrès. Et avec un souci d’eugénisme que le régime nazi et les apprentis sorciers argentins en blouse blanche ont poussé à son paroxysme.

L’invention de l’identité gay au XXe siècle a cru pouvoir s’affranchir de ces horribles excès scientistes, comme d’une morale jugée désuète. On a alors célébré la victoire du plaisir, la révolution et la libération sexuelles sur l’oppression des masses par une société paternaliste, bourgeoise et capitaliste obsédée par la répression du sexe. On a même cru pouvoir subvertir l’injure infligée aux « pédés » en « Fierté gay ». Et l’on a forgé une identité gay qui est devenue le dénominateur commun d’une communauté soucieuse de faire valoir ses droits et soigneusement organisée en lobbies.

Aujourd’hui il semble aller de soi que l’homosexualité n’est qu’une nature alternative à l’hétérosexualité. Et qu’au nom du sacro-saint principe d’égalité, chacun devrait pourvoir jouir d’une reconnaissance, d’un statut et de droits égaux. Au risque de tordre le réel jusqu’à le nier.

Certes les rôles et les identités sociales ont évolué. Dans nos sociétés démocratiques hommes et femmes partagent à égalité les mêmes droits. Peuvent aspirer aux mêmes fonctions, aux mêmes métiers, et c’est plutôt un progrès même si cela bouleverse les repères traditionnels et angoissent les esprits les plus conservateurs.

Les « nouveaux pères » donnent le biberon, portent leur bébé sur le ventre et torchent les marmots tandis que leur compagne fait bouillir la marmite, en tailleur au milieu des décideurs ou en marcel sur les chantiers au milieu des fiers à bras. Une jolie jeune fille peut aujourd’hui aspirer à devenir pilote de ligne, cosmonaute, commissaire de police, conductrice de poids lourd ou maître d’ouvrage dans le bâtiment sans qu’on l’accuse d’être un laidron ou une sale gouine. Et les garçons coiffeurs ne sont plus nécessairement considérés comme des tapettes hystériques.femme-travail-chantier

Quant à la fonction cléricale, l’homosexualité y fait toujours florès. Mais elle est cachée et considérée comme un grave péché. Pourtant, selon un récent sondage, 50% des prêtres catholiques seraient homosexuels. Et cette prévalence accuse un pic vertigineux au sein des noviciats, malgré la volonté déclarée des autorités catholiques de limiter sinon de bannir l’accès à la prêtrise pour les homosexuels.

Moins hypocrites, moins sévères et plus « modernes », les bénédictins américains de la branche olivétaine débattent aujourd’hui en pleine lumière de la sexualité des moines. Il faut dire que couvents et monastères ont toujours été des repères d’homosexuels. On ne choisit pas toujours de vivre cloîtré parmi ses semblables par simple vocation…

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A vrai dire toutes les sociétés masculines ont toujours été fondées sur l’homosexualité. L’armée est aussi un milieu où les d’homosexuels sont « légion ». Depuis Sparte et Rome c’est même le ferment et le ciment de la vie militaire. Quoiqu’en disent les discours très homophobes communément affichés au sein de ces cercles ultra-virils. La Légion étrangère compte un grand nombre d’homosexuels de haut rang, souvent planqués mais pour autant très « actifs » dans leur sexualité. C’est même l’un des fantasmes récurrent de la culture pornographique gay. Avec le policier, le cowboy, le bear ou le body builder.

Lil-B-ImGay-album-coverLe milieu du rap, qui exacerbe les stéréotypes adolescents de la virilité, de la misogynie sinon du machisme violent, n’échappent pas à cette règle. Malgré une thématique homophobe récurrente déployée quasi systématiquement dans les lyrics du rap américain ou hexagonal, l’homosexualité y est pratiquée avec une étendue qui surprendrait les fans.

Ce serait même un passage obligé au sein des majors pour les prétendants à la célébrité : Jay Z, Dr Dre, Snoop Dogg, 50 Cent, Ja Rule, Drake ou Kanye West, la plupart des rappeurs américains et même notre très homophobe Booba national seraient des bis ou des pédés planqués. Ça se chuchote dans le milieu de la musique mais l’omerta est jalousement préservée pour ne pas nuire à l’image de ces fabricants de tubes et de dollars.

Ian Thope, champion de natation et médaillé olympique, gay déclaré

Ian Thope, champion de natation et médaillé olympique, gay déclaré

Idem dans le milieu sportif. Même si les mentalités évoluent et si la tendance est aujourd’hui au coming out médiatique des grands champions, l’homophobie y est toujours une constante. Et l’homosexualité des rugbymen, des footballeurs, des gymnastes, des athlètes de haut niveau ou des champions d’arts martiaux est souvent un secret de polichinelle au sein des équipes. Mais sponsors et fédérations veillent à l’image de leurs protégés garante de confortables royalties.

Pour revenir à la fonction du prêtre, il convient de rappeler qu’au-delà du moralisme et des dogmes religieux, le sexe a toujours revêtu dans les sociétés traditionnelles une fonction sacrée.

chaman-indien-chamanismeDans les sociétés primitives du continent américain, du cercle polaire ou de l’Asie profonde, le chamane jouissait d’un statut d’exception. Souvent célibataire, il échappait à la coutume tribale imposée à chaque adolescent aussitôt initié de prendre femme(s) et de procréer. Souvent homosexuel, c’est même parfois travesti en femme qu’il officiait pour convoquer les esprits lors des rites initiatiques ou expiatoires. Echappant ainsi au déterminisme de genre, il manifestait par cette attitude sa proximité avec le monde des esprits.

Babylone a élevé au rang de prêtres des prostitués sacrés. Ce qui scandalisait les Juifs pieux en exil et a justifié en partie la prescription de telles pratiques, jugées idolâtriques et clairement sanctionnées par la Torah, notamment dans le Lévitique.

Il ne faudrait cependant pas croire que les religions monothéistes échappent à cette constante anthropologique. Selon certains talmudistes, Moïse lui-même se serait rapidement désintéressé de sa femme et des réalités charnelles pour se consacrer entièrement à son dieu et à sa mission prophétique. Beaucoup de prophètes de l’Ancien testament comme Samuel ou Elie vivaient le plus souvent et retirés des mondanités de la cité sainte sinon célibataires. Et d’après les grilles de lecture psychologiques certains étaient probablement homosexuels.

Des théologiens ont même avancé l’idée que Jésus aurait été lui-même homosexuel. Vivant entouré de disciples masculins, amis des femmes et des prostituées (ce qui scandalisait ses confrères rabbins), réticent à condamner l’adultère, il aurait même « initié » certains de ses disciples à des vérités ésotériques que seuls des intimes pouvaient transmettre, comme l’apôtre Jean, identifié comme « le disciple que Jésus aimait » dans l’évangile éponyme. C’est toutefois assez invraisemblable.

Abu Nuwas-3Quant au prophète de l’Islam, son amour immodéré des femmes et son mariage avec plusieurs ne laissent planer aucune ambiguïté quant à ses préférences sexuelles.

Encore que les amours masculines et le goût des beaux éphèbes soient une constante extrêmement répandue dans le monde arabo-musulman.

Les confréries soufies, exclusivement masculines, fonctionnent selon le principe d’une proximité charnelle autant que spirituelle avec le maître. C’est même un privilège et un mode de transmission de la sagesse que de pratiquer la fellation et de se nourrir du sperme du maître.

Au temps de l’Âge d’or de l’Islam, le goût pour les éphèbes, les échansons et les jeunes esclaves chrétiens imberbes était célébré à longueur de page chez les poètes soufis et les poètes arabes de cour, à Bagdad ou à Damas, comme dans les vers d’Abu Nuwas, le plus grand poète arabe.

Le christianisme n’échappe pas à cette floraison littéraire. Si l’on sait lire entre les lignes, on trouve chez bon nombre de poètes catholiques des éloges très explicites des affinités électives. Comme chez de nombreux philosophes catholiques de la Renaissance.

hijrasAutre fonction dévolue aux homosexuels et aux travestis dans bon nombre de sociétés : l’éducation des jeunes enfants et des adolescents.

Socrate et les pédagogues. L’Inde et ses hijras, ces travestis sacrés qui sont également des prostituées très respectées et des êtres de dévotion à qui l’on confie le soin de prier les dieux afin qu’il protègent et bénissent les familles.

érasteEnfin, c’est davantage connu, l’homosexualité institutionnalisée avait pour fonction dans beaucoup de sociétés antiques de garantir l’initiation des jeunes hommes. Leur formation « sportive », militaire, culturelle, et citoyenne.

La Grèce hellénistique en est le parangon, avec ses gymnases et ses jeux réservés aux seuls hommes qui couraient nus dans les stades. Où les érastes avaient pour mission de prendre à leur charge un jeune éromène à peine pubère dans sa propre maison afin de l’éduquer et de l’élever au rang de citoyen accompli et de soldat au terme d’une initiation scrupuleuse et vertueuse.

Rien à voir avec la pédophilie qui est une pathologie et une perversion de la jeunesse.

La Grèce antique était d’ailleurs parfaitement indifférente quant à l’orientation sexuelle. Le propre de la vertu masculine était alors la « maîtrise de soi ». Et de ses pulsions. Pas leur répression. Que l’on préférât les hommes ou les femmes l’essentiel était avant tout de se garantir de tout débordement, de préserver sa vigueur militaire et son rang de citoyen en évitant toute impudicité et toute luxure[1]. A l’opposé de la société arabe hyper sensuelle et de nos sociétés postmodernes angoissées du sexe, les Grecs étaient même un tantinet austères.

spartiateCette société était d’ailleurs assez misogynie. La femme était uniformément vêtue d’une longue robe blanche plissée pas très glamour qui dissimulait les formes, réduite aux fonctions maternelles et familiales au sein du gynécée.

Et même si la voluptueuse Aphrodite enflammait les sens, la très prude Athéna était le modèle de la vertu féminine. Figure asexuée sinon hommasse, toujours casquée, en armure, glaive à la main, elle protégeait la cité d’Athènes et repoussait ses assaillants.

Rome a repris ce modèle. Beaucoup plus « machiste », elle a cependant limité officiellement les plaisirs licites entre hommes aux seuls rapports entre maîtres et esclaves. Ou vainqueurs et vaincus ; la sodomie étant alors la marque de la soumission au vainqueur. Une pratique tolérée à la condition exclusive que le maître assumât le rôle actif et ne se laisse jamais pénétrer par un homme de rang inférieur, cause de déchéance de citoyenneté et d’opprobre social imparables.

César, homme-dieu, échappait à cette règle imposée aux patriciens. Jules César était surnommé « la Reine de Bythinie » à cause de ses penchants homosexuels et de son amitié pour Nicomède. Néron s’affichait travesti en femme sur le perron de son palais, se faisait sodomiser par des esclaves en hurlant comme une truie en rut. Mais c’était pour manifester son statut divin, exonéré des règles imposées aux communs des mortels. Caligula pratiquait le sexe autant avec des hommes qu’avec des femmes, souvent de façon très cruelle et mis en scène dans des orgies « sadomasochistes ». Plus sage, Hadrien fut l’un des modèles de la vertu romaine et un empereur lettré aussi conquérant qu’ami des beaux garçons.

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Le sexe masculin avait une fonction religieuse et fétichiste. Le fascinus, ou phallus, était l’objet d’un culte particulier. On érigeait des phallus à chaque coin de rue pour garantir la fertilité des ménages et entretenir la vigueur des légionnaires. Et les dieux ithyphalliques (en érection) faisaient l’objet d’une dévotion particulière.

« L’amitié » (entendez « homosexuelle ») était l’une des vertus les plus élevées. Célébrée par Ovide et Cicéron, elle était pratiquée dans tous les cercles de la société. Quant aux satyres, ils s’en prenaient indifféremment aux beaux éphèbes, aux jeunes vierges ou aux vieilles matrones égarées.

Saint Jean-Baptiste par Léonard de Vinci (Louvre)

Plus proche de nous, les « maîtres » et les érudits étaient souvent en Europe occidentale des hommes célibataires sinon homosexuels. Combien de philosophes comme Montaigne furent des ardents défenseurs des amitiés électives.

Dans les cercles artistiques, le maître dirigeait un atelier, une école d’apprentis parmi lesquels il comptait souvent amants et favoris : Michel-Ange, Léonard de Vinci, Bronzino ou Sodoma, artistes officiels de la Renaissance et de la Contre-Réforme catholique, étaient homosexuels et ils élevèrent la beauté masculine à son paroxysme d’idéal esthétique comme au rang de vertu canonique par des papes souvent eux-mêmes très portés sur le sujet.

Le compagnonnage était également fondé sur des relations étroites et des affinités électives entre maître et disciples. La transmission du savoir-faire et des secrets du métier se faisait au sein de cercles « fraternels » dont l’amour n’était nullement exclu.

Idem pour la transmission de la sagesse spirituelle et du pouvoir religieux au sein des cercles ecclésiastiques. Les prélats de haut rang, catholiques pour le moins, avaient leurs protégés. Une enquête parue à Rome dans les années 2000 et aussitôt interdite par le Vatican a révélé que la « promotion canapé » est aujourd’hui encore l’une des mœurs les plus courantes au sein de la Curie.

Qu’on n’aille pas croire que les protestants puritains échappent à cette règle ! Même si l’homosexualité est officiellement réprouvée avec la plus grande vigueur, c’est une pratique courante. Notamment chez les plus enclins à fustiger le vice et les mœurs « sataniques » des sodomites. Combien de scandales récents aux Etats-Unis ont défrayé les chroniques people, entaché la réputation et ruiné la carrière de pasteurs zélés et d’évangéliques conservateurs prompts à condamner le mariage gay et à prétendre ramener les brebis égarées sur la voie orthodoxe !… Sans compter les innombrables affaires de pédophilie avérée au sein de très respectueuses familles de pasteurs. Les Mormons ne sont pas les plus représentatifs des mœurs américaines.

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Abraham Lincoln

Même certains présidents épris de puritanisme et frères maçons zélés parmi les plus éminentes sommités du panthéon américain, parmi lesquels Washington, Lincoln ou Buchanan, furent eux-mêmes homosexuels. Et ne s’en cachaient guère.

 

 

Pour résumer on peut schématiquement considérer que l’homosexualité a toujours joué un rôle essentiel dans la préservation de l’ordre social, la transmission du pouvoir et du savoir.

Avec pour principales fonctions la défense du territoire (armée), l’enseignement des enfants (pédagogie), l’initiation des jeunes hommes au rang de membres à part entière du groupe social (rites initiatiques), à la citoyenneté, au métier (compagnonnage), la préservation du rang social pour les castes aristocratiques et militaires (chevalerie, noblesse de cour), la transmission du savoir intellectuel, philosophique, de la maîtrise artistique et de la sagesse spirituelle. Et enfin la fonction de prêtre.

On comprend désormais mieux pourquoi les religieux actuels sont souvent enclins à prescrire l’abstinence sexuelle aux personnes homosexuelles. Et réfractaires au mariage pour les couples de même sexe.

Sauf qu’en s’enfermant dans une amnésie stérilisante et une morale de la culpabilité ignorantes de leur propre histoire, ils en oublient combien une certaine forme d’homosexualité pratiquée avec mesure et souci du Sens loin de tout débordement des sens est riche d’une sacralité qui n’est en rien d’étrangère aux plans divins.

Car entre l’idéal de l’abstinence et le renoncement à la chair propre au catholicisme, idéal qui est sans doute un destin particulier et une voie de sainteté pour certains élus, il existe tout un florilège de réalités incarnées selon lesquelles le corps, le plaisir savamment maîtrisé, le sexe, y compris l’amour du semblable ont une place éminente.

Nous sommes aujourd’hui tellement aveuglés par l’idéal du Progrès, par la course au progrès social, par les discours égalitaristes des lobbies communautaires et des politiques, et par leurs corolaires réactionnels émanant des autorités religieuses plus soucieuses de préserver l’ordre établi que de saisir les évolutions sociétales, que nous avons perdu toute sagesse et toute sérénité à l’égard du sexe.

L’injonction contemporaine à jouir en permanence et de toutes les façons possibles nous a relégués au rang d’esclaves du plaisir. Plus bas que les animaux. Il ne s’agit même pas d’un hédonisme, car la philosophie l’hédoniste n’était nullement ignorante de la vertu. Le sexe est devenu un antidote à la dépression postmoderne. Et le défouloir d’une société obsédée par le productivisme, le matérialisme, la compétition, la course à la réussite et au profit, les fétiches sensoriels, les paradis artificiels et les avatars existentiels.

Loin d’accoucher du surhomme, encore moins de l’être spirituel promis par les Evangiles, l’Ere du vide et de la confusion entraîne l’homme à sa perte. Et le sexe est l’un des pièges où se vautrent avec inconscience même les êtres réputés les plus sages et les plus érudits.

Pourtant nous avons à notre disposition un patrimoine d’une richesse insoupçonnée, des trésors à exhumer, des modèles éthiques et comportementaux à revisiter.

Entre les excès du fast-sex et ceux du no-sex, il existe un juste milieu à réinventer.

AlexGrey – Kissing

Et il ne suffit pas de célébrer les nouvelles familles homosexuelles à égalité avec la famille traditionnelle pour construire une éthique sociétale, encore moins une morale ou une sagesse spirituelle susceptible de garantir à la sexualité sa juste place. Il faut urgemment repenser et les rôles et les identités. Sans parti pris individualistes. Et en se gardant de céder aux exigences communautaristes comme aux discours schématiques et catégoriques.

Pour que l’homosexualité soit réellement réintégrée comme une dimension essentielle de l’identité, de la vie personnelle, sociale, politique, culturelle et spirituelle, il faut se pencher sur l’Histoire et regarder l’avenir avec confiance. Avec le souci de promouvoir d’autres audaces que la seule reconnaissance de l’homosexualité, des couples de même sexe et de l’homoparentalité par les voies législatives et les discours politiquement corrects.

Les églises et les religions ont beaucoup de retard à rattraper sur le train de la modernité embarqué à un rythme effréné dans une surenchère de conquêtes libertaires et identitaires.

Mais elles doivent faire leur aggiornamento théologique, moral et surtout spirituel. Au risque de n’être plus écoutées que par une minorité de fidèles angoissés par les évolutions humaines et sociétales et enclins à souquer ferme pour maintenir le navire à flot.

« N’ayez pas peur » nous dit Jésus.

Pour qui le sexe n’était pas une abomination mais une mitsva.

Jésus a préfiguré l’humanité à venir, « spirituelle ». Il a anticipé la Civilisation de l’Amour, qui naît sous nos yeux aveugles et incrédules, annoncé le Royaume de Dieu, inauguré les temps messianiques et vécu la Résurrection. Un dépassement ontologique après lequel on « ne prendra ni homme ni femme » et l’on sera au contraire « comme des anges dans le ciel » (Matthieu 22:30).

Jésus a même valorisé le célibat en des termes longtemps débattus pour savoir s’il fallait ou non se marier : « Certains se font eux-mêmes eunuques [célibataires] à cause du Royaume des cieux » (Matthieu 19).

Jésus était en tout cas l’ami des hommes et n’exigeait nullement de ses disciples qu’ils renonçassent à vivre une vie amoureuse épanouie quoique bien réglée. Ni à l’existence, même s’il n’était pas un existentialiste. Il n’a jamais fondé d’ashram ou de monastère pour vivre à l’écart du monde. Au contraire : il invitait les siens à mener une existence communautaires et fraternelles, pas à devenir des ermites ou des ascètes renonçant à toute contingence charnelle.

Et s’il a invité ceux qui le suivent à s’oublier eux-mêmes pour embrasser le rôle de disciple au service des autres, à mener une vie bien réglée, frugale, pauvre en esprit et exempte de tout péché, il n’a jamais interdit à ses apôtres de se marier ni d’avoir des relations sexuelles.

Et s’il a affirmer à plusieurs reprises qu’il fallait être disposé à tout quitter pour le suivre, biens matériels, parents, femme et enfant,s c’est davantage dans le sens d’un renoncement à la possession des richesses et de l’autre que pour inciter au divorce ou au célibat. D’ailleurs certains de ses proches comme Joseph d’Arimatie étaient issus de l’aristocratie juive et fort riches. Et la plupart des douze apôtres étaient mariés et père de famille. Et son premier miracle fut accompli lors d’un banquet de noces.

Véronèse : Les Noces de Cana (Louvre)

Véronèse : Les Noces de Cana (Louvre)

Ne soyons pas non plus aveuglés par le cas atypique de Paul et sa suspicieuse prudence à l’égard du mariage et de la chair, en qui de nombreux théologiens voient d’ailleurs un homosexuel refoulé et passablement misogyne. Ni par la théologie catholique médiévale du renoncement, qui noie le corps, la chair, le sexe (et la femme) sous une lie de fantasmes et d’angoisses névrotiques, et les relègue à un penchant délétère, honni voire satanique de notre nature déchue[2].

A chacun sa vocation. L’abstinence n’est nullement un modèle qui devrait s’imposer à tous. Pas plus pour ceux qui aiment l’autre sexe que pour ceux qui préfèrent le leur.

Et chacun a une place et un rôle particulier à incarner, selon sa propre « nature » et ses propres talents.

Il nous faut remettre non pas « Dieu » ni l’homme au centre de nos préoccupations, mais l’Esprit.

Et puisque nous sommes (encore) des êtres de chair, célébrer celle-ci ; l’aimer, l’épouser, la vivre pleinement, en laisser s’épanouir tout le potentiel créateur et lumineux, la laisser transfigurer.

Avec sagesse, raison et bienveillance. Avec un souci de sainteté mais aussi une juste prévenance et un réel souci de soi, qui n’est pas narcissique mais tourné vers la recherche de la vertu, vers l’élévation spirituelle et vers l’altérité. Un souci permanent de la relation et une conscience éclairée de notre double nature humano-divine.

_____________________________________________________

[1] Cf. Michel Foucault : Histoire de la sexualité

[2] Cf. Peter Brown : Le Renoncement à la chair

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3 réflexions au sujet de « L’amour du semblable – Quelle voie pour les homosexuels, entre libertarisme, abstinence et spiritualité ? »

  1. Priscilla

    Merci, cher Christophe, pour ton analyse, riche en arguments et en rappels historiques, qui engage la réflexion sans jugement et incite à la tolérance et au respect. Bien amicalement, Priscilla

    Répondre
  2. Ping : Cristianos Gays » A primera vista

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